jeudi 8 juillet 2010

A la recherche de l'Anti-Motti (Entretien Gianni Motti / Nicolas Exertier)


























Nicolas Exertier : A quand remonte ta première revendication ?

Gianni Motti : Ça remonte au début des années 80, mais celle qui a été relayée pour la première fois par la presse, c’était en 1986, lorsque j’ai revendiqué l’explosion de la navette Challenger. Ensuite, il y en a eu d’autres, dont la revendication du tremblement de terre de Los Angeles en 1992 qui a provoqué une faille de 74 kilomètres de long en Californie. Par hasard, ce tremblement de terre a eu lieu dans le désert où a été réalisée la majeure partie des œuvres du Land Art… zéro euro de production pour un maximum d’effets.

Gianni Motti, Big Crunch Clock, 1999, © Gianni Motti
NE : Il y a systématiquement dans tes pièces une sorte de parodie de l’omnipotence de l’artiste.

GM : En général, les artistes, même les timides qui font mine de rien, sont victimes du mythe de l’artiste omnipotent. On se prend pour des Créateurs, pour des gens singuliers à l’origine d’un Univers. Il y a un regain aujourd’hui de l’utilisation du bronze et du marbre chez les artistes contemporains, avec l’espoir de s’inscrire dans le temps. Dans ce sens, pourquoi ne pas pousser plus loin les limites? C’est comme ça que m’est venue l’idée de Big Crunch Clock, une horloge digitale qui fait le compte à rebours des cinq milliards d’années qu’il nous reste avant l’explosion du soleil et la destruction de notre système solaire… L’horloge-détonateur comporte vingt chiffres, des milliards d’années aux dixièmes de seconde. Aucune œuvre n’ira plus loin que celle-ci puisqu’elle annonce le temps de sa propre disparition. Prochainement, elle fonctionnera à l’énergie solaire. Ainsi, c’est le soleil même qui l’alimentera et la détruira. Naturellement, chaque acquéreur devra l’adapter aux nouvelles technologies. Parfois on dit à mon sujet : « Il se prend pour Dieu ! ». Pourquoi pas ? Dieu aussi est conceptuel.

NE : Est-ce que tu peux me parler de Higgs : A la recherche de l’Anti-Motti ? C’est également une œuvre qui touche à des questions de temporalité… Rappelle-moi en quelques mots l’aventure qui a précédé la réalisation de cette œuvre.

GM : Pour Higgs : A la recherche de l’Anti-Motti, j’ai fait le tour complet, à pied,  de l’accélérateur de particules (LHC) du CERN à 150 mètres sous terre. Le LHC est le plus grand accélérateur de particules au monde. L’anneau fait 27 km de circonférence. J’étais invité dans le cadre d’une manifestation célébrant les 100 ans de la théorie de la relativité restreinte d’Einstein. On était une dizaine d’artistes ; chacun devait travailler avec un scientifique de son choix. J’ai choisi un scientifique du CERN qui a accepté cette collaboration. Au début, ça n’a pas été évident. J’ai participé pendant deux ou trois mois à des réunions scientifiques sans vraiment comprendre ce dont il était question. Mais j’ai eu la chance de visiter un peu le CERN. C’est grandiose ! Plus de 3000 chercheurs de 80 nationalités y travaillent.

NE : Ce contexte t’a tout de suite inspiré ?

GM : Non, une semaine avant la présentation du travail, je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais faire. Tout était tellement high tech et les théories si compliquées que j’étais perdu. Ce lieu aurait beaucoup plu à Arthur C. Clarke, l’auteur du scénario de 2001: l’odyssée de l’espace… Le déclenchement a eu lieu lorsque j’ai pu visiter le LHC, ce tunnel qui se trouve à 150 mètres sous terre et dans lequel normalement on ne peut pas rentrer. Dans ce collisionneur, les particules seront catapultées à une vitesse proche de celle de la lumière et feront 11 000 fois le tour de l’accélérateur en une seconde, autrement dit, 11 000 fois 27 km en une seconde ! Du coup je me suis dit : « Pourquoi ne pas me comparer à un proton et faire le tour à pied ? » J’ai pu avoir les autorisations et le 20 mai 2005, accompagné d’un caméraman et du scientifique qui me suivaient sur un chariot électrique, j’ai marché pendant 5 heures 50, le temps de faire le tour complet de l’anneau. Le scientifique qui me suivait était ravi de l’expérience. Normalement les chercheurs ne voient le tunnel que par écran interposé.

NE : Est-ce vraiment dangereux de marcher à l’intérieur de ce tunnel ?

GM : Non, parce que, comme tu peux l’imaginer, l’accélérateur n’était pas en marche au moment où j’étais à l’intérieur.

NE : Oui. J’imagine. (rires)

GM : Il y avait un tout petit peu de radioactivité résiduelle d’expériences antérieures. Mais, l’année prochaine, lorsque l’accélérateur de particules sera en service, il sera radioactif et l’accès sera interdit. Seuls des robots seront habilités à rentrer. J’étais obligé de porter un casque mais je n’ai pas voulu de combinaison spéciale. Je ne voulais pas faire du “cinéma“ avec des éléments high tech. J’ai simplement voulu marcher comme pourrait le faire un type dans la rue. Je suis rentré dans le tunnel à 10 heures le matin. J’en suis ressorti à 16 heures. Un video-travelling documente l’événement.

NE : On a même dit que c’était le plus long travelling de l’histoire du cinéma sur une personne !

GM : Je n’y avais pas pensé, c’est peut-être vrai, mais ce n’était pas le but de l’opération...Les scientifiques m’ont dit qu’ils sont à la recherche du Graal de la physique, le fameux boson de Higgs : une particule théorisée par Peter Higgs dans les années 60 et appelée aussi «particule de Dieu» tant son importance pour eux est grande. La violence des chocs des particules et les énergies atteintes devraient reconstituer les conditions des premiers instants qui ont suivi le Big Bang.

NE : Higgs : A la recherche de l’Anti-Motti est finalement une pièce symétrique par rapport à Big Crunch Clock.

GM : Il paraît que le Big Bang, «l’ expansion », c’est la naissance de l’univers ; le Big Crunch, « la contraction », c’est l'effondrement de l'univers : un sorte de « Big Bang à l'envers ». Un ami chercheur imagine une suite infinie de cycles d'expansion-contraction, chaque Big Crunch devenant le Big Bang d'un univers régénéré….

NE : A la recherche de l’Anti-Motti, c’est la recherche du négatif de toi-même ?

GM : L'Univers est dominé par la matière, alors que la théorie prévoit qu'il devrait y avoir autant d'antimatière. Je me suis dit : puisqu’au CERN ils cherchent de l’antimatière et que je suis passé par là, peut-être qu’un jour ils trouveront des traces d’Anti-Motti… Selon les théories actuelles de la physique, toutes les particules de la matière (électrons, protons, neutrons, etc.) posséderaient des doubles «symétriquement opposés». Pourquoi pas moi? Ça fait rêver ces histoires de miroirs, de doubles, l’idée de mondes parallèles… Finalement, c’est aussi un peu dans mon travail : ce sont les mondes parallèles qui m’intéressent.

NE : Comment s’est passée la fin de l’expérience ?

GM : Je dois dire que dans le tunnel, l’expérience a été très spéciale. C’était d’une monotonie effrayante. Tu ne peux ni boire, ni manger. Tu marches, tu marches, mais rien ne change. En fait, j’avais un peu peur. Je me disais : « et si jamais dans 13 km, il y a un problème, comment on fait pour sortir ? ». Je n’avais jamais fait 27 km d’un coup. Après quelques kilomètres, j’ai perdu toute notion d’espace et de temps. Je ne me souviens de rien, j’étais ailleurs... J’étais hypnotisé par la perspective monotone du tunnel, comme dans un jeu vidéo. Je pense aussi que sous terre on perd les repères spatio-temporels. Quand je suis sorti du tunnel, il y avait des gens qui attendaient, quelques journalistes. J’ai fait une déclaration fracassante. Je leur ai dit : « J’ai l’impression que vous avez vieilli de 6 heures ». (rires) Le lendemain dans la presse, j’ai eu droit au gros titre : « Gianni Motti a confirmé la relativité d’Einstein ».

NE : Je rebondis sur l’angoisse que t’inspire la disparition du système solaire. 1ère question : Est-ce que l’art est pour toi une façon de court-circuiter nos angoisses ? Et deuxième question, connexe : comment en es-tu venu à psychanalyser le monde de l’art ?

GM : Non, la disparition du système solaire ne m’angoisse pas, mais même si on ne sera plus là, ça fait quand même quelque chose, c’est une drôle d’histoire… Le Psy Room c’est autre chose. Je l’ai fait en tout trois fois. La dernière, c’était au Magasin à Grenoble, en 1995, où j’ai analysé les visiteurs pendant 2 mois. Beaucoup de psychiatres, de Freud à Lacan, se sont intéressés à l’art, le mythe de l’angoisse devant le tableau, entre folie et jouissance…On dit parfois que les gens utilisent l’art pour faire face à leur désarroi. Je me suis dit que j’aimerais bien faire un travail à ce sujet. J’ai pensé qu’il pourrait être intéressant que les gens arrivent dans un lieu où il n’y a rien à voir mais où l’artiste veut voir qui ils sont, eux. Je voulais inverser le processus, déborder dans leur intérieur le champ de la représentation. Les visiteurs se retrouvaient sur le divan. Mais je dois dire qu’au début, j’étais un peu bloqué.

NE : Tu n’y arrivais pas ?

GM : Une fois la personne allongée sur le divan, la séance s’amorçait par plusieurs minutes de silence. C’était un peu gênant. Et puis, l’ambiance se relâchait. Le spectateur se mettait à parler et moi, je l’écoutais.

NE : Les gens te racontaient des choses personnelles ?

GM : Bien sûr. Certains sont venus plusieurs fois. Par exemple une enseignante est venue quatre fois parce qu’elle allait être à la retraite et qu’elle était angoissée à l’idée de se retrouver tout le temps seule avec son mari à la maison. Mais il y avait aussi des artistes, des curateurs… Il y a même des gens qui ont réussi à se procurer mon téléphone et qui m’appelaient sans arrêt à la maison… La situation artistique habituelle était renversée. Le spectateur était invité à se livrer lui-même au lieu de guetter la subjectivité de l’artiste dans tous les recoins de son œuvre.

NE : A l’issue des séances, tu signais un certificat à tes analysants ?

GM : Après chaque séance je délivrais un certificat accompagné d’un Polaroid au patient-spectateur.

NE : Quels étaient tes tarifs ? Étaient-ils aussi élevés que ceux d’un psy ?

GM : Le Magasin étant une institution nationale, on avait fixé le tarif à 100 francs.

NE : C’est aussi une façon un peu tordue de montrer l’artiste en observateur psychologique. Après tout, on louait autrefois les peintres pour leur capacité à saisir par l’image la psychologie d’un modèle. Même remarque pour les écrivains, etc.

GM : C’est vrai.

NE : Au début, avant de te lancer, tu t’es fait conseiller par un psy ? Tu as étudié la question ?

GM : Je me suis informé un peu. Comme ça… Mais pas de façon très approfondie. En même temps, le but était seulement d’écouter.

NE : On va passer de la psychologie à la parapsychologie puisque tu as utilisé dans tes œuvres un certain nombre de disciplines peu orthodoxes telles que la télépathie, l’art des médiums, etc. Je voudrais par exemple que tu me parles un peu de Digan lo que Digan, présentée à la Galerie Analix à Genève en 1998. Ton intervention est peu connue.
 

GM : On était trois artistes. Une tension régnait, on était en froid pour des questions d’accrochage, comme cela arrive souvent entre artistes pour avoir la meilleure place. J’ai alors décidé de faire appel à un médium pour faire l’accrochage. J’ai pris le premier journal qui me passait sous la main et j’en ai trouvé un dans les petites annonces qui me semblait intéressant, un grand Maître Wicca. Je l’ai appelé et je lui ai expliqué mon problème. Il m’a proposé sa collaboratrice Natacha, médium parapsychologue, pour s’occuper de l’accrochage et de venir lui-même purifier les lieux et attirer l’argent. Aussitôt dit, aussitôt fait, les 2 médiums sont arrivés. Pendant de longues minutes, Natacha s’est imprégnée de l’ambiance de la galerie. Elle nous a demandé de mélanger et de rassembler toutes les pièces dans un coin. Puis avec son pendule, elle choisissait une pièce avant de passer le pendule à proximité des murs pour déterminer le lieu où il fallait l’accrocher. Les autres artistes qui avaient pour habitude d’être très précis dans leur accrochage étaient hors d’eux, mais le médium a exigé que l’on se conforme à sa proposition d’accrochage.

NE : Quels étaient les autres artistes exposés ?

GM : Il y avait Francis Baudevin et Alexandre Bianchini, deux artistes suisses. Après l’accrochage, est entré en action le Maître Wicca. Il a installé un petit autel entouré de bougies et nous a demandé de nous agenouiller. L’encens a envahi la galerie. Le grand Maître nous a aspergé d’une poudre secrète en prononçant des formules incantatoires et en nous demandant de les répéter avec la main levée. Ce rite était censé attirer fortune et félicité. Cela semble avoir marché car pour ma part, j’ai tout vendu. Dans la galerie, à l’entrée, sous le nom des artistes, était inscrit « Accrochage : Natacha, médium parapsychologue ».

NE : C’est sans doute la première fois dans l’histoire de l’art qu’un médium fait office de curateur.

GM : Voilà, le médium était le curateur, sans stratégies curatoriales ni « articulations » entre les œuvres, mais le tout était très réussi. Le soir même, guidés par la rumeur, sont arrivés plusieurs médiums pour le vernissage, en pensant peut-être qu’il y avait là de nouveaux débouchés possibles…

NE : Sur quoi travailles-tu en ce moment ?

GM : Je suis en train de réaliser un Mémorial pour les prisonniers de Guantanamo. Ça va s’appeler The Victims of Guantanamo Bay. L’année dernière, sous la pression de l’agence Associated Press (AP), le département de la défense américaine a été obligé de divulguer la liste de tous les prisonniers emprisonnés à Guantanamo. Au total 759 personnes emprisonnées simplement parce que “suspectées“, sans aucun droit de défense (le fameux trou noir juridique), ayant subi de terribles tortures et dont personne ne connaissait les noms. Les noms seront gravés sur des plaques en métal et formeront un mémorial de 8 mètres de long. Ce travail sera présenté prochainement à la Biennale de Moscou.

NE : On dirait que le sujet politique t’intéresse de plus en plus.

GM : En fait, je ne crois pas plus que d’habitude. Les questions politiques font partie de notre vie, comme les objets, les paysages, la mode, le sexe, les circonstances… Depuis 2001 et les récents bouleversements géopolitiques, il se trouve que la politique prend le devant de la scène. Il n’y a pas un jour où l’on n’entend pas parler de conflits, de récession, de mesures sécuritaires, d’injustices sociales, etc. Je vis dans une époque comme ça, il me semble plus intéressant d’en parler maintenant plutôt que dans vingt ans. Même Richard Serra a poussé un coup de gueule en faisant une peinture représentant le fameux prisonnier cagoulé et électrocuté en Irak, avec l’inscription en grand “Stop Bush“. Je trouve que ce qui est en train de se passer est très important. Et finalement, l’Occident est en train de donner naissance à un nouvel ordre mondial assez similaire à celui qu’il a toujours critiqué.

NE : Warhol dans Ma Philosophie de A à B avait anticipé ça. Quand il parlait du système américain, il disait : moi ce que j’aime dans le système américain, c’est que tout le monde boit le même Coca-Cola ; du président jusqu’au SDF . en fait, quand il disait ça, c’était une façon de dire que poussé à son extrême, le capitalisme était tout aussi nivelant si ce n’est plus que le soviétisme.

GM : Si c’était seulement le Coca-Cola qui nivelait les américains, ce serait moins grave… J’aime beaucoup Andy Warhol. Ses portraits de Mao, par exemple, sont géniaux. Beaucoup d’artistes chinois en ont fait, mais personne ne s’approche de la force de ceux de Warhol. En plus, il ne faut pas oublier que c’est un américain qui fait ça et au début des années 70 ! Aujourd’hui ce n’est plus le Coca-Cola que les américains veulent exporter, mais leur démocratie. Il y a un écrivain américain qui a dit un truc que j’ai trouvé très intéressant. « Si on exporte la démocratie, combien il nous en reste ? ». Ça aurait été intéressant de voir ce qu’aurait fait Warhol s’il avait été là aujourd’hui…
A Paris, le 21 novembre 2006

© Nicolas Exertier

jeudi 11 février 2010

Shadowman (feat. nicolas "x" & George "Wanking" Kebab) - "Spy in Dub"

© Shadowman, nicolas "x" & George "Wanking" Kebab (2010)
 
 

En 2010, Shadowman a travaillé sur un remix de Spy in Black, un titre à la basse vaguement jazzy que j'ai composé en 2006. Paru sous le titre Spy in Dub (feat. nicolas "x" & George "Wanking" Kebab)", ce remix figure sur la compilation "Step4i (Part 6)" d'ODGProd.

dimanche 11 octobre 2009

nicolas "x" & George Wanking Kebab - "Hemperor Lee" (feat. Lee "Scratch" Perry)

Version dub :

Hemperor Lee (feat. Lee "Scratch" Perry) :


Recorded at Lazeme Studio (Negril, Jamaica), on Sunday, October 11th 2009 

Lyrics : Lee "Scratch" Perry 

Riddim & mix : nicolas "x" (Nicolas Exertier)

© Lee "Scratch" Perry & nicolas "x" (2009) 

 https://soundcloud.com/nicolas-x-george-w-kebab

Post-scriptum (décembre 2021) : David Katz parle de Hemperor Lee (feat. Lee "Scratch" Perry) ainsi que de Nicolas "X" & George "Wanking" Kebab dans la biographie officielle de Lee "Scratch" Perry. Voir People Funny Boy (The Genius of Lee "Scratch" Perry), Londres, Édition White Rabbit, 2021, p. 581. En 2009 déjà, dans une version antérieure du livre, David Katz avait consacré quelques lignes à ce morceau dont j'ai assuré la composition et le mixage. (Voir la traduction française, David Katz, Lee « Scratch » Perry, People Funny Boy, (trad. Jérémie Kroubo Dagnini), Ed. Camion Blanc, 2012, p. 922.) La version 2021 du livre en dit davantage.

David Katz - Lee "Scratch" Perry (People Funny Boy), Londres, White Rabbit, 2021

samedi 9 mai 2009

dimanche 26 avril 2009

"Amor Vacui, Horror Vacui" (Entretien John Armleder / Nicolas Exertier)

Natif de Genève, John M Armleder[1] a commencé à œuvrer à la fin des années 60 dans une veine Fluxus. Il fonde à cette époque avec quelques amis le collectif Ecart, organise des happenings, présente des environnements et du cinéma expérimental. C’est par son intermédiaire que Genève va voir déferler la fine fleur de l’avant-garde de l’Europe de l’Ouest et de l’Est. Relire l’histoire d’Ecart,[2] c’est redécouvrir l’histoire des mouvements d’émancipation de l’année 1968. Mais c’est aussi entrevoir, en filigrane, l’histoire des résistances d’une société qui ne l’entend pas toujours de cette oreille. En 1968, John M Armleder est incarcéré pour 6 mois à la prison de Genève parce qu’il refuse d’accomplir ses obligations militaires.[3]
Dans les années 80, John M Armleder anticipe l’essor du mouvement Néo-Géo, (un courant essentiellement américain misant sur une relecture critique/ironique de l’abstraction historique). C’est l’heure de la percée internationale. John Armleder, qui réussira à être le « darling » de la critique américaine comme on le disait à cette époque, se montrera néanmoins toujours dubitatif à l’égard de la rigidification théorique à laquelle se livreront les Néo-Géo américains (notamment via leur emprunt à Baudrillard) et estimera pour sa part que ses « peintures n’ont strictement rien de raisonnable », « qu’elles échappent à toute intelligence discursive », ou « qu’au pire elles la restreignent au minimum ». Les Furniture Sculptures de cette époque associent les codes stylistiques de l’abstraction historique à des meubles, à des instruments de musique, à des éléments destinés à la customisation des voitures. Elles mettent en scène la dissolution de l’abstraction historique dans le décor et le mobilier à travers des accrochages qui rivalisent fréquemment d’excentricité. Les tables couvertes de motifs suprématistes entrent alors en lévitation comme par une extension des lois de l’espace malévitchéen à l’espace réel. C’est aussi à cette époque que John M Armleder met au point son arme favorite : le ready-made préparé, qui est à mon sens sa plus grande invention. Un ready-made préparé, c’est tout simplement un objet usuel promu à la dignité d’objet d’art sous le seul prétexte qu’il ressemble à une œuvre d’art antérieur. Il suffit parfois d’une brouette pour évoquer un Donald Judd, de cordons d’isolation pour faire un Eva Hesse et de tapis roulants pour évoquer les enjeux transcendantaux et ascensionnels de la peinture d’un Barnett Newman.

J’ai eu la chance de visiter « Amor Vacui, Horror Vacui » avec l’artiste. Les propos que vous allez lire sont un court extrait de la discussion que nous avons eu ce matin du 18 octobre au Mamco alors que nous déambulions dans les salles au milieu des techniciens (qui peaufinaient l’accrochage) et que nous forcions nos voix pour résister aux vociférations régulières de la sirène d’alarme. Ladite sirène ne semblait d’ailleurs guère effrayer l’artiste alors que pour ma part je redoutais le pire. Ce qui est fascinant chez John Armleder, c’est précisément ce mélange de sérénité zen, de rigueur abstraite et de désinvolture Fluxus ; le tout fortement teinté d’ironie. Un tressage de codes antithétiques dont sa tresse légendaire est comme la métaphore.

John M Armleder, Sans titre, FS 189, 1988, acrylique sur toile, batterie muette. Toile = 110 x 270 cm batterie = 91 x 86 x 66 cm, Galerie Van Gelder, Amsterdam,
Photographie I. Kalkkinen
© mamco, Genève

Nicolas Exertier : Au seuil de l’exposition vous avez choisi d’inscrire un graffiti assez étrange : « Oh ! Et puis non ». Ce graffiti a tout du repentir et tend à disqualifier par avance les objets exposés…

John M Armleder : En fait, « Oh ! et puis non » est en premier lieu un objet trouvé. Ce graffiti se trouvait à proximité de mon ancien lieu d’habitation. Avec Sylvie Fleury, ma précédente compagne, nous passions tous les jours devant et nous étions littéralement fascinés par son ambiguïté. C’est un graffiti formellement standard, certes, mais son contenu a quelque chose d’agréablement énigmatique. En temps normal, les graffitis revendiquent quelque chose et, le plus souvent, de façon claire…

NE : C’est loin d’être le cas ici puisque le mystère quant au sens de l’énoncé est à peu près total.

JMA : Oui. On ne sait pas trop si cette phrase signifie que le grapheur a renoncé à sa prise de position alors même qu’il était en train de grapher ou si « oh ! et puis non » était vraiment ce qu’il voulait dire. Cette phrase signifie finalement une chose et son contraire. Son sens est indécidable. C’est à la fois un renoncement, un abandon, mais c’est quand même un graphe (plus ou moins indélébile), un tatoo, donc une prise de possession de l’espace (aussi « insubstantiel » et évanescent que soit le message !). Une fois replacé à l’entrée du parcours logique de l’exposition, ce graffiti peut signifier plusieurs choses en même temps. Il semble effectivement parler de l’exposition elle-même. Il paraît dire, comme vous le suggérez, que les choses ont été mises là alors même que l’on a renoncé au dernier moment à leur accorder une valeur. De ce point de vue, il traduit assez bien ce que nous avions en tête avec Christian Bernard puisque nous avions tous les deux envie de dévier du format « rétrospective linéaire » pour produire des effets de superpositions qui provoquent quelque chose de nouveau, voire un vague sentiment de non finito. Ceci expliquant le côté navré de la phrase, comme si nous avions soudainement battu en retraite, faute de mieux. Mais « oh ! et puis non » peut également s’adresser au spectateur qui, de ce fait, peut se sentir à la fois engagé dans le parcours et libre de ne pas l’être, en quelque sorte.

NE : Au moment de son élaboration au mois d’août, vous suggériez que cette exposition pourrait laisser la part belle à de fausses pistes, à de faux angles d’attaque.

JMA : Oui, notamment en intégrant au parcours le travail d’autres artistes ou en y insérant de la photographie alors que l’on me connaît surtout pour des peintures et des objets. En fait, la première idée de Christian Bernard était de maintenir tel quel l’accrochage du Mamco et d’employer les interstices disponibles dans le sens d’une surabondance.

NE :Votre propre musée se greffant sur le musée déjà existant comme le disait Christian hier…

JMA : C’est ça. Nous avons d’abord évoqué l’idée de mettre bord à bord toutes les peintures pour faire disparaître le mur du musée comme sous une tapisserie, de façon à ce que la mise en place devienne le sujet du travail au-dessus du travail lui-même. Pour continuer avec les fausses pistes, je dois dire que nous sommes aussi partis du postulat que l’œuvre exposée n’a, par définition, presque rien à voir avec l’œuvre pensée au départ. C’est toujours ainsi. Toute exposition crée par la force des choses des fausses pistes. Et je ne m’en plains pas. Au contraire ! puisque cela donne corps à chaque fois à une nouvelle strate de lecture qui enrichit le travail en le faisant dévier vers de nouveaux horizons. Quoi qu’on fasse, en tout cas, il y a une mise en place qui détourne l’intention initiale.

John M Armleder, Sans Titre (Furniture Sculpture 203), 1988, acrylique sur toile, spoiler Toile = 310 x 190 cm Spoiler = 112 x 164 x 30 cm.
© Swiss Institute, New York

NE : Même si l’on s’en tient à des critères purement formels ?

JMA : Oui. C’est peut-être pire si l’on s’en tient à des critères formels. Car même en travaillant avec un mur blanc d’une parfaite neutralité, ce mur blanc devient fatalement, pour le regardeur, partie intégrante de l’œuvre. Même l’exposition la plus classique, la plus banale, participe de cela. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes finalement prononcés avec Christian pour une exposition qui, au premier regard, pourrait paraître beaucoup plus monographique. On commence donc au 4e étage en mimant l’exposition classique, structurée, logique et linéaire…

NE : En fait, faussement linéaire…

JMA : Voilà : linéaire ma non troppo. Beaucoup de choses sont ici soit ma non troppo, soit Uber troppo (rires). Il y a toujours ce va-et-vient. L’exposition s’amorce sur le modèle d’une exposition pseudo-linéaire, disons, puis se déstructure graduellement au fur et à mesure de la descente aux étages inférieurs.


Exposition Amor Vacui, Horror Vacui, mamco, Genève. Au mur, John Armleder, Vega, 2003, miroir acrylique (argent) et bois (exemplaire unique).
Photographie I. Kalkkinen
© mamco, Genève

NE : C’est en quelque sorte une exposition entropique. Les murs, d’une blancheur clinique et précise à l’étage supérieur, se couvrent ensuite de ouate, de plissés en acétate étrangement baroques. Les tableaux abstraits aux motifs de pois sont supplantés par des motifs en araignées. De même, les Furniture Sculptures tendent à trahir graduellement leur formalisme excentrique pour tendre ici vers une forme de zoomorphisme, là vers une sorte de paysagisme, etc. On s’achemine graduellement vers le désordre…

JMA : Voilà. Tout semble se dérégler jusqu’à Everything où les animaux empaillés jouent la convivialité avec les peintures abstraites et les films de science-fiction de série B. Les esprits les plus optimistes diront que l’exposition se structure graduellement si on la visite dans le sens inverse. C’est assez drôle : j’ai pu constater hier, à l’occasion du vernissage, qu’il y avait vraiment deux familles de regardeurs. Non seulement ceux qui commencent par le bas ou ceux qui commencent par le haut, mais aussi ceux qui se sentent à l’aise dans la petite exposition faisant office de tête de chapitre au quatrième étage et ceux qui, au contraire, trouvent mieux leurs marques dans la partie jubilatoire du Everything. Mais, en même temps, ce désordre graduel dont vous faites état va être contrebalancé par une certaine réorganisation de mon travail. Cela fait un certain temps que je ne titre plus les Furniture Sculptures – ce qui ne manque pas de créer certaines confusions. Je dois bien avouer que je ne suis pas quelqu’un de très organisé. « Amor Vacui, Horror Vacui » va donc providentiellement faire office d’orgie de baptême puisqu’en cours d’exposition nous allons donner des titres aux œuvres qui n’en ont pas. Les différentes salles vont d’ailleurs elles aussi être titrées. Cela permettra d’éviter cette déprimante accumulation de « Sans Titre », même si je ne trouve pas beaucoup plus drôle l’idée de titres qui veulent dire quelque chose. À l’extrême, on pourrait également placer toutes les œuvres sous un même titre (le titre de l’exposition), puisque la remise en jeu des pièces fait de tout cet arrangement une sorte d’œuvre englobante et un peu monstrueuse que l’on pourrait dater d’hier, jour du vernissage.

John M Armleder, Sans Titre (Furniture Sculpture 59), 1982-1984, dispersion sur deux fauteuils et mosaïque.
Photographie I. Kalkkinen
© mamco, Genève

NE : Cette réorganisation de l’œuvre activée par "Amor Vacui, Horror Vacui" est en quelque sorte l’amplification de ce que l’on trouve dans les Furniture Sculptures. Celles-ci, en effet, absorbent fréquemment en leur sein des tableaux indépendants.

JMA : C’est vrai. C’est notamment le cas du plateau de table en mosaïque (acheté sur une brocante) de FS 59 que l’on peut voir dans la première salle du quatrième étage. Cette mosaïque peut évoquer Frank Lloyd Wright ou les Concrets Suisses, à tel point qu’il m’est arrivé de l’exposer (indépendamment de la Furniture Sculpture à laquelle il appartient désormais) comme un tableau au milieu de peintures abstraites.

John Armleder, Zakk Wylde.1 (F.S.),  2004  acrylic on canvas and Epiphone electric guitar  120 x 180 cm, unique.
Photographie I. Kalkkinen
© mamco, Genève

NE : Nous passons à côté de Zakk Wylde, une Furniture Sculpture associant une guitare électrique (au motif de cible) à un tableau abstrait. Cette œuvre me rappelle que ce type de dispositif (guitare électrique + tableau abstrait) revient fréquemment dans les Furniture Sculptures. Comment expliquez-vous cette récurrence ?

JMA : Je crois que la fascination que ces objets exercent sur moi est liée au fait qu’ils ont la particularité d’être façonnés pour répondre à part égale à des nécessités fonctionnelles et à des intentions décoratives. Ce sont des objets et des icônes à la fois. En fait, toutes les guitares électriques, ou presque, reprennent la forme générale de la guitare acoustique alors qu’il serait tout à fait envisageable de leur donner une forme différente ! Une guitare électrique, finalement, c’est une guitare au carré, une guitare qui simule l’identité d’une guitare alors même qu’elle en est déjà une. L’image de la fonction redouble la fonction.

NE : C’est un objet dont l’identité bégaye, en quelque sorte.

JMA :Voilà.

NE : Et ce statut double ou ambigu se retrouve précisément dans le tableau abstrait que vous associez à l’instrument. Ce tableau abstrait, en effet, est lui aussi en état de simulation ou de re-présentation par rapport à une certaine abstraction historique. Il y a un peu cette idée.

JMA : Oui, oui, bien sûr. Il y a une analogie. Parfois ces guitares retiennent mon attention dans la mesure où elles semblent faire écho à des motifs que j’utilise déjà dans mes peintures. C’est le cas par exemple avec le motif de cible de la guitare de Zakk Wylde. Cette guitare pourrait être le détail d’un de mes tableaux à cible dont on ne verrait qu’une petite partie découpée par la forme de l’instrument. C’est en quelque sorte une cible partielle. Bien sûr, l’évaluation de l’objet dépend du background de chacun. L’amateur de musique rock, par exemple, envisagera la chose d’une tout autre façon. S’il reconnaît la guitare utilisée par Zakk Wylde,[4] il risque de penser que ce qui est montré est une illustration ou même un fétiche. Ça va fatalement avoir une influence sur son jugement. L’élément mythologique des marques ou des fabricants de guitares entre alors en jeu, bientôt rejoint par le mythe de l’artiste qui en a joué. Le souvenir de Zakk Wylde dote en quelque sorte l’œuvre d’une aura artificielle…

NE : Cette aura artificielle est traduite physiquement dans les œuvres en plexi à la bordure étrangement luminescente que l’on peut voir à l’étage inférieur. D’ailleurs, si ce n’est pas trahir un secret d’atelier, pourriez-vous m’apporter des précisions techniques sur ces pièces ?

JMA : Le matériau que j’utilise (le plexiglas ou l’acrylglas) a pour particularité de capter la lumière sur sa surface et de la conduire bord à bord comme pourrait le faire une fibre optique. La tranche paraît extrêmement lumineuse d’autant plus que de la fluorine a été incorporée à la couleur. Si vous exposez ces œuvres sous une lampe UV, l’effet s’en trouvera amplifié.

John M Armleder, ST (from Perspex sculptures). Photographe inconnu. Courtesy John Armleder

NE : Comment est déterminée la forme de ces pièces ?

JMA : Je pars d’une feuille normale découpée selon des mesures que je donne au livreur de plexiglas. Les formes sont ensuite données en chauffant la feuille avec de l’air chaud. Il y a une part d’aléa. Le problème de cette qualité de plexiglas, c’est que la mémoire de la torsion produite se perd tout de suite dans le matériau. Il faut refroidir la surface immédiatement pour que la forme tienne sinon elle reprend presque immédiatement son aspect initial, quoiqu’avec quelques défauts de structure (en l’occurrence des effets d’ondulation). En général, j’essaie de les plier moi-même. Parfois, je me fais aider parce que les feuilles sont un peu trop grandes pour une manipulation individuelle, ce qui détermine d’ailleurs l’endroit où les plis vont se trouver. C’est donc beaucoup plus anthropomorphe qu’on le pense parce que c’est bel et bien la manipulation qui va me décider à faire un pli à tel endroit puis à tel autre. Ce qui m’intéresse, c’est que ce travail dépend de contingences physiques (disponibilité ou non-disponibilité de telle ou telle qualité de plexiglas, dépendance au format standard des feuilles, etc.) alors même que le résultat a l’air d’être formellement prémédité. Mais après tout, Arp a bien défini ce genre de propos avec ses formes qui ont l’air pures et justes alors qu’elles sont le plus souvent le produit d’une décision aléatoire. Donc ce n’est pas nouveau, tant au niveau du mode de réalisation que du matériau qui a beaucoup été utilisé dans les années 50 et 60 que ce soit dans la décoration, la mode, ou dans certains objets d’art que l’on pouvait voir chez Denise René par exemple. Les pièces de plexiglas que vous voyez ici évoquent une espèce de modernisme de deuxième ou troisième génération des années 60. Elles déclenchent tout un faisceau d’associations. Elles peuvent évoquer en même temps Donald Judd ou Julio Le Parc, voire même des formes plus anciennes de sculpture formelle pratiquée par Anthony Caro, Henry Moore ou David Smith. On pourrait même penser à John Chamberlain qui a utilisé du plexiglas dans des pièces que j’aime beaucoup et que l’on voit rarement.

NE : Ces pièces, comme d’autres pièces présentées mettent en crise cette vieille scie de la modernité : la nouveauté ?

John M Armleder, Don't do It ! (Furniture Sculpture), 1997-2000, Readymades of the 20th Century, Installation variable. Photographe inconnu. Courtesy John Armleder

JMA : De toute façon, l’obsession de la nouveauté est une chose très récente. On sait bien qu’auparavant le seul art qui existait c’était l’art du jour. La réflexion historique, les héritages étaient presque le fait de maniaques, ou étaient liés au fait que l’on ne pouvait pas déplacer les choses ou s’en débarrasser facilement. Lorsque les peintres repeignaient les cathédrales, ils s’efforçaient après tout de le faire à la manière du peintre précédent avec, dans le meilleur des cas, un perfectionnement, une amélioration technique permise par les nouvelles couleurs disponibles à l’époque. Aujourd’hui, on a l’impression que l’innovation chez l’artiste est un ingrédient fondamental. Cela l’a peut-être été un peu dans les années 60 à 70 mais, dans le fond, ce n’est qu’une des composantes. J’ai toujours pensé qu’un artiste est un peu comme un chef de cuisine : il invente toujours mais dans le fond si peu. Voyez par exemple la pièce avec les néons dont la disposition en scatter évoque des bûches dans l’âtre d’une cheminée. Cette pièce véhicule une petite intention au niveau de la lumière puisque c’est une composition avec des néons blancs dont les degrés de blanc diffèrent sensiblement. Elle fait se rencontrer des nuances de blancs chauds, de blancs très froids, et de blancs qui peuvent paraître quasiment jaunes quand ils sont mis en regard des autres. Cette pièce simule l’idée d’une coloration subtile alors que cette coloration est simplement tributaire de ce qui est disponible dans le commerce. Car ce ne sont jamais que des néons standards, les standards actuels.

NE : Ce n’est pas le même modèle de néon qu’utilise Flavin.

JMA : Non, ce n’est pas le même modèle. Les néons de Flavin sont d’ailleurs difficiles à maintenir parce que le tube large qu’il employait n’est désormais produit que par deux ou trois fabricants. Donc, ce qui est présenté ici, c’est vraiment l’objet normal encore que, comme toutes les choses standards, ça évolue aussi. D’ailleurs, le modèle que j’utilise ici est en passe d’être transformé.

John M Armleder, Sans Titre (Furniture Sculpture 237), 1990, peinture acrylique sur toile, 2 skateboards, vêtements d'enfants, Genève.
Photographie I. Kalkkinen
© mamco, Genève

NE : Nous arrivons à proximité de la Furniture Sculpture 237 (1990). Pour moi, c’est une découverte totale, je ne l’avais jamais vue en vrai. Elle peut évoquer un Pistoletto.

JMA : Oui, un Pistoletto, un Spoerri, et beaucoup de choses ; mais, plus Pistoletto, du point de vue formel, effectivement. Tout s’est joué en préparant une exposition pour le Musée Rath en 1990. Un jour, en arrivant, dans le hall d’entrée du Musée d’art et d’histoire de Genève (qui est le Musée qui gère le Musée Rath), j’ai vu cette banquette recouverte d’un tas d’habits. Des enfants étaient en train de visiter le musée, comme en témoignait la présence de skateboards mais, étrangement pour la Suisse, on les avait dispensés de penderie. J’ai vu cette pièce et je me suis dit : « Voilà, on ne peut pas faire mieux ».

NE : Comment avez-vous fait pour en conserver la mémoire ? Vous avez pris une photo ?

JMA : Non. J’ai simplement essayé de m’en souvenir. C’est une reconstitution sommaire. Par contre, les banquettes sont authentiques ; ce sont vraiment celles du musée ! J’ai pu les faire transiter du Musée d’art et d’histoire jusqu’au Musée Rath parce que ces deux structures sont gérées par le même service. Je dois dire qu’ils étaient tout de même un peu soucieux de la perte d’inventaire. Les habits des enfants, en revanche, ne sont pas authentiques. Mon fils, qui à l’époque faisait du skateboard, m’a trouvé quelques skates. Il a aujourd’hui trente ans, mais en voyant l’exposition hier soir il s’est dit qu’il allait peut-être les récupérer.

NE : La pièce est flanquée de deux monochromes…

JMA : Oui. Pour lui donner son caractère muséal ! Au premier coup d’œil, on pourrait penser que ces monochromes jouent une partition moderniste mais en fait leur couleur a quelque chose de douteux… Ce sont d’une part deux couleurs différentes (un rouge un peu poudré et un rose encore plus poudré) qui se retrouvent d’ailleurs par hasard dans les habits. Et en plus ce sont des couleurs de rouge à lèvres !

NE : Cela donne corps à une sorte de modernisme glamour qui est un peu l’antithèse du fatras de vêtements froissés qui se trouve à proximité…

JMA : C’est vrai. Chaque fois, en tout cas, on essaie de rejouer la mise en place naturelle. Mais sur la photo de référence (la photo de la première version), on peut avoir l’impression que les habits sont répartis de façon calculée pour former une croix. En fait, c’est un pur produit du hasard ! Les personnes qui montent cette Furniture Sculpture se demandent toujours s’il faut refaire cette croix ou pas. Pour ma part, je préfère que les habits soient répartis de façon hasardeuse pour évoquer le sujet d’origine. Mais, évidemment, ça m’amuse qu’une référence complètement erronée puisse s’immiscer dans la construction.

NE : Parce qu’elles jouent sur une certaine esthétique « salon » grâce au mobilier qu’elles déploient, certaines Furniture Sculptures semblent nous faire pénétrer par effraction dans un univers privé. Cela peut évoquer cette visite performance que vous avez réalisée à Genève en 1980 (dans un appartement situé au premier étage d’un immeuble de la rue Vignier). Les œuvres n’étaient visibles qu’à la lampe de poche ; le dispositif d’exposition transformant ainsi le regardeur en cambrioleur. Cette œuvre est peu connue. Pouvez vous m’apporter des précisions à son sujet ?

JMA : En fait, cette visite à la lampe de poche a été largement déterminée par les conditions d’exposition. La galerie de Marika Malacorda utilisait comme dépôt un ancien appartement dans un immeuble désaffecté et, pour cette exposition, le propriétaire avait mis à notre disposition certains appartements du même immeuble. C’était un espace très domestique, un peu vieillot, qui pouvait faire penser par certains côtés à un squat. Ils n’avaient pas rétabli l’électricité, d’où la nécessité initiale des lampes de poche ! Les murs étaient tapissés de baldavoine défraîchi. Quelques heures avant le vernissage, j’ai réalisé là-bas des peintures murales para-suprématistes avec de la peinture blanche au scotch mais, en enlevant les scotchs, j’ai malencontreusement arraché une partie de la tapisserie. Comme il n’y avait pas de lumière et que j’avais quand même envie de faire une sorte de vernissage, j’ai demandé à Tamás SzentJóby (un artiste qui existe aussi sous le nom de Tamás Staub) de s’occuper de la visite guidée. À l’époque, Tamás, qui était d’origine hongroise, venait de s’installer à Genève et il ne parlait pas bien français. Je lui ai demandé de montrer les œuvres à la torche et de se lancer dans une petite explication théorique au sujet du suprématisme ou de je ne sais quoi d’autre ; le tout, bien sûr, en hongrois ! L’opacité de son discours était à peu près totale.

John M Armleder, Sans Titre (Furniture Sculpture 222), 1989, acrylique sur toile et douze phares antibrouillard (280 x 300 x 30 cm) / Toile : 280 x 150 cm. © Galerie Massimo de Carlo, Milan

NE : En parlant d’opacité, j’ai en tête une interprétation spontanée de la Furniture Sculpture 222. Des phares antibrouillard /une peinture abstraite totalement opaque… Dans ses grandes lignes, l’histoire du premier modernisme (disons, de l’impressionnisme au monochrome) équivaut à une opacification graduelle de la peinture. Les phares antibrouillard sont en quelque sorte une résistance à cette opacification. (rires).

JMA : Ce n’est certainement pas le subtext de cette Furniture Sculpture mais c’est un commentaire que j’aime beaucoup ! D’ailleurs, cette peinture a intéressé Olivier Mosset qui, vous le savez, accorde beaucoup d’importance à cette idée d’opacité de la peinture. Je me souviens que pendant le montage de l’expo les phares n’étaient pas encore arrivés ; cette peinture monochrome orange était donc déjà là, en attente. Sans ses phares, elle a immédiatement retenu l’attention d’Olivier qui s’est exclamé : « Il est magnifique ce tableau. C’est un orange très singulier ». Et puis après, il a vu les phares et il m’a dit : « Ce serait tellement mieux sans ! » (rires). Ce qui l’intéressait, c’est que cette peinture ait été faite en Italie avec une couleur spécifiquement italienne fréquemment utilisée pour peindre les bâtiments.

NE : On dirait presque la couleur du minium.

JMA : Oui. ça ressemble effectivement au minium mais c’est un peu différent. C’est une couleur qui absorbe beaucoup la lumière et le regard par la même occasion. Elle a ce côté mat pouvant évoquer une certaine peinture moderne qui délaisse les brillances, les vernis ; un sujet que je traite parfois à rebours en ajoutant des paillettes à mes peintures.

NE : Comment sont arrivés les phares ? Comment se sont-ils greffés sur cette pièce ?

JMA : D’abord, je les ai probablement vus par hasard. L’exposition avait lieu à Milan et, à l’époque, il y avait dans cette ville une loi qui obligeait les automobilistes à s’équiper de phares antibrouillard. Avec Massimo de Carlo, le galeriste pour lequel j’ai fait cette pièce à l’origine, nous nous sommes amusés à choisir une marque mythique d’équipements de voiture, Carello, autrement dit la marque des phares utilisés par les voitures de rallyes.

NE : C’est une œuvre assez site-specific finalement ?

JMA : Oui et non…

NE : C’est bien le lieu d’exposition qui détermine…

JMA : …beaucoup de choses ! Bien sûr, si j’avais décidé d’utiliser des phares normaux (sans histoire particulière en rapport avec la ville de Milan), peut-être que les gens ne l’auraient pas remarqué. Il y a effectivement, en amont de mon travail, des occurrences conductrices dans la mise en place de l’œuvre, mais elles ne devraient pas donner au travail un sens purement site-specific. Dans beaucoup de cas, bien sûr, ces pièces ont été conçues pour une exposition. Elles ont été faites à un moment donné, en un espace et un temps bien définis et, le plus souvent, dans la perspective de créer un rapport entre les pièces exposées. Ce qui préside à leur existence, c’est sans doute un certain nombre d’intentions (que j’ai généralement oubliées !) et leur mise en rapport avec des trouvailles susceptibles de s’adapter à un espace et à un événement donné ponctuel. Au fond, le rapport au contexte est une valeur ajoutée dans la mise en place mais ce n’est pas la légende de la pièce, ce n’est pas sa définition. D’ailleurs, ces phares sont après tout aussi une manière de rejouer, avec un glissement, mes peintures à pois.

NE : Ils sont donc suscités par une donnée interne au travail.

John M Armleder, Sans Titre (Furniture Sculpture 143), 1987, 300 x 200 cm, acrylique sur toile de coton, deux tumbas, © Galerie Vera Munro de Hambourg
John M Armleder, Everything, 2006, mamco, Genève. Photographie I. Kalkkinen
© mamco, Genève
JMA : Oui. C’est un peu comme si le motif du tableau avait glissé de quelques centimètres pour se retrouver à côté du tableau. On retrouve d’ailleurs le même type de construction dans Everything avec ces plantes semblant jaillir du mur à l’endroit même où devraient se trouver les pois. Mais, pour revenir à votre question sur la site-specificity en enchaînant sur une anecdote, je me rappelle qu’étant tout jeune j’ai rencontré l’inventeur de la nourriture macrobiotique. C’était à Londres, à l’époque hippie. Cet individu nous expliquait en long et en large qu’il fallait manger des choses qui poussent dans la région où nous habitions, ce qui paraissait très raisonnable ! Mais alors que nous vivions en Europe, il ne nous donnait que des recettes à base de légumes asiatiques ! Cette espèce de croisement m’amusait beaucoup. J’imagine que l’on peut trouver des paradoxes de la même nature dans les Furniture Sculptures. Si les choses semblent de prime abord arrimées avec justesse et morale au lieu où elles sont produites, c’est beaucoup plus hybride que cela. En elles, quelques spécialités locales viennent d’ailleurs… Après tout, en poussant le raisonnement à l’absurde, on pourrait dire que mon œuvre est site-specific de cette planète puisque je n’en ai pas encore visité d’autres !

NE : Les Furniture Sculptures utilisent beaucoup le readymade. Mais le readymade est-il une dénomination adéquate pour qualifier votre travail ? Qu’est devenu le readymade en 2006 ?

JMA : Lorsque l’on parle de readymade, on parle du « breakthrough » duchampien d’une part et d’autre part d’un moment, en l’occurrence le nôtre, où cette pratique est devenue normale. Il est difficile de ne pas envisager des choses qui ne sont pas des readymades sous un regard aiguisé par l’existence du readymade tant les catégories duchampiennes sont désormais prégnantes. À l’extrême, un paysage classique est un readymade assisté par la reproduction d’une peinture et le résultat des courses c’est qu’il n’y a que des readymades vaguement assistés, vaguement superposés à d’autres. On prend conscience que la culture n’est jamais faite que d’une livraison surabondante de readymades dont on doit faire le tri. Le produit de ce tri, c’est l’œuvre « inventée » par l’artiste. C’est dire que l’artiste n’invente pas grand-chose à part le fait que, par hasard, il se trouvait à tel ou tel endroit, à ce moment précis, avec les moyens qu’il a et le public qu’il a. Mais ce n’est pas lui qui détermine ces choses ! On pourrait même se demander si l’artiste n’est pas, lui aussi, fondamentalement un readymade. Pas complètement sans doute ! C’est difficile à dire… savoir dans quel ordre vont les choses tient du problème métaphysique. Mais, de toute façon, c’est également le cas dans la vie de tous les jours : on ne préside pas à notre existence, pas plus que les objets que l’on va utiliser ne sont de notre décision.

NE : Si tout est vu désormais à travers le prisme du readymade, toute réalité peut rétroactivement être absorbée par l’art. Et c’est un peu ce qui est arrivé à Ernst Haeckel, qui vous intéresse beaucoup depuis quelque temps. Haeckel est un biologiste du tournant du siècle passé…

JMA : Oui. C’est le premier darwiniste européen qui a décrit de manière très spécifique des êtres microscopiques, unicellulaires, des protozoaires, etc. Bref, toute une vie marine qu’il a exposée à travers un livre magnifique paru en 1904 : Kunstformen der Natur (Formes artistiques de la nature). Un des principes énoncés par Haeckel – peut-être le moins pérenne scientifiquement mais qui jouit d’un petit retour de faveur – stipule que parmi les éléments qui permettent l’évolution, un certain nombre de données mécaniques font que l’espèce va évoluer et survivre ou ne pas survivre, et parmi celles-ci, Haeckel place l’esthétique ; la beauté étant, selon lui, un élément mécanique fonctionnel jouant en faveur du développement et de la survie de l’espèce. Évidemment, aujourd’hui, tout ceci nous semble relever d’une philosophie peu réaliste. Mais ce qui est intéressant, c’est que ces planches où il reproduit les éléments de la vie marine – et à grand-peine car à l’époque on ne disposait pas des instruments scientifiques pour le faire ! – nous apparaissent désormais comme des œuvres d’art dans le sens traditionnel du terme. Elles sont d’une beauté inouïe. Haeckel compose tout selon l’axe de symétrie qu’il découvre dans les êtres qu’il reproduit mais qui, filtrés par le dessin, nous semblent purement ornementaux, un peu à la façon des motifs décoratifs promus par le Jugendstil à la même époque. L’ironie du sort fait que Haeckel doit une bonne partie de sa survie historique aux qualités esthétiques de son travail. Sa biographie confirme sa théorie ! J’avais déjà par le passé utilisé les travaux de Haeckel dans des conférences assez farfelues ; farfelues, car j’ai trop peu de connaissances scientifiques pour pouvoir décrire ses théories avec exactitude. Mais, en pratique, je me suis aussi inspiré des images de Haeckel pour des peintures murales. On en verra une à l’étage inférieur. Vous savez, on dirait un flocon de neige qui a fusionné avec un nunchaku. En fait, c’est un protozoaire ou un être unicellulaire que j’ai considérablement agrandi.

John M Armleder, à gauche, Furniture Sculpture, 1987 (2006), sculpture d'ameublement constituée d'un bloc de béton, d'une harpe et d'une table. Photographie I. Kalkkinen
© mamco, Genève

NE : Je suis fasciné par la Furniture Sculpture devant laquelle nous passons : ce béton, cette harpe et cette table, je me dis qu’elle a presque quelque chose de surréaliste. Et pourtant, je ne crois pas que le surréalisme ait été une donnée très importante pour vous.

JMA : Je ne sais pas… Ce qui m’intéresse assez peu dans le surréalisme, en tout cas, c’est cette tendance obstinée à chercher du sens par rapport à l’intérieur de l’être et à ses débordements.

NE : J’imagine effectivement que vous n’aimez guère le merveilleux, le hasard objectif, etc., toutes ces idées qui donnent à penser que nous vivons dans un univers qui fait sens.

JMA : C’est vrai. Je n’y suis pas très sensible. Mais je dois quand même relativiser mon propos. Car, en fait, il y a peu de choses que je n’aime pas. Et puis, j’ai sans doute une tournure d’esprit un peu particulière et lorsque je n’aime pas quelque chose, je finis toujours à un moment ou à un autre par être attiré par cette chose ! Je dois dire qu’en plus, il y a une certaine forme de surréalisme qui m’a toujours fasciné : l’œuvre de Joseph Cornell par exemple. Quand j’étais tout jeune, j’ai cherché à faire une monographie sur Joseph Cornell. J’ai eu la chance de le rencontrer. Et je dois dire que c’est quelqu’un qui m’a fait une forte impression. Mais les choses ont un peu traîné et finalement je n’ai pas fait cette monographie. Entre-temps, il y en a eu d’autres et j’ai estimé que mon travail n’était pas si nécessaire que ça. En tout cas, les arguments stratégiques du surréalisme que semble véhiculer cette Furniture Sculpture ne sont qu’une sorte d’épiphénomène. Ce qui est vrai, et que l’on retrouvera dans beaucoup des pièces ici présentes, c’est qu’il y a une juxtaposition indépendante d’objets et que ces objets vont produire d’une manière ou d’une autre du sens. Ce sont quelque part des pièges à sens même si la nature de ce sens ne m’intéresse pas du tout. Je n’ai pas pour habitude d’investiguer fortement en amont de chaque pièce pour mesurer les conséquences de mon geste. En fait, le plus simple pour moi est de vous décrire comment une telle pièce est arrivée. Elle est, dans le fond, l’amplification de ce que l’on trouve dans beaucoup d’autres Furniture Sculpture qui paraissent plus assurées – formellement parlant – dans la mesure où elles misent sur une espèce de justification entre une partie de l’œuvre et l’autre, ou si vous préférez sur une liaison ou une « couture » d’objet à objet. Ici, cette « couture » est retirée : trois objets sont posés sur des socles ; le socle définissant ces objets comme des objets d’art, des sculptures ou comme des choses que l’on doit célébrer avec distance. Cette pièce a été faite sur l’invitation du Consortium de Dijon, en 1987, pour une exposition qui s’appelait « Le Jour et la Nuit » – exposition qui a eu lieu dans une ancienne serre de la banlieue parisienne [à l’Orangerie de Meudon]. Je suis arrivé sur place sans très bien savoir ce que j’allais faire. J’ai vu, posée dans le jardin à côté d’autres sculptures, une pierre cubique sciée au fil. C’était une pierre à sculpter, bref le support d’une activité sculpturale potentielle. J’ai dit à Xavier Douroux (je crois que j’étais en train de marcher dans ce jardin avec lui) : « Prenons cette pierre, mettons-la sur un socle dans la serre et associons-la à deux autres objets ». Il m’a répondu : « Oui mais lesquels ? ». Et là, à brûle-pourpoint, je lui ai dit : « une table de travail que tu peux trouver certainement dans ton hôtel (ce qu’il a fait) et un instrument de musique ; l’instrument le plus ornemental, le plus extravagant dans sa forme et pourtant le plus fonctionnel : une harpe ». Ce n’était sans doute pas simplement une référence à Harpo Marx qui m’a déterminé à choisir cet instrument, mais je pense rétrospectivement que ça a pu jouer. Tous les objets présents dans cette Furniture Sculpture ont été empruntés pour l’exposition et ont, par la suite, été retournés à leur site d’origine. Ce que l’on voit là est une reconstitution. Il y en a quelques-unes ici.
NE : L’œuvre d’une certaine manière n’existe qu’à travers son concept ?

JMA : Comme concept si vous voulez… Encore que celui-ci n’est pas défini d’une manière assez claire. Ce n’est ni Carl Andre, ni Sol LeWitt ! Celui qui remet la pièce en jeu va, par exemple, le faire en s’aidant d’une photographie. Ou s’il compte sur moi, il risque d’être confronté à des problèmes liés à une mémoire approximative. Pour la reconstitution du Mamco, j’ai jeté un coup d’œil rapide sur la photographie de la première version et j’en ai conclu que le bloc de gauche devait être en béton. Mais, au moment où on était en train de préparer le béton, j’ai soudainement réalisé ma bévue. À l’origine, ce cube était évidemment en pierre et pas en béton. Mais c’était trop tard !

NE : D’ailleurs, je ne voudrais pas vous contrarier, mais j’ai l’impression que vous vous êtes également trompé dans les dimensions du cube.

JMA : C’est vrai. Quand on m’a posé la question, j’ai dit : « oh ! ça devait être assez grand, au moins 1 x 1 m » alors qu’en fait le cube original était beaucoup plus petit ! Au niveau du poids, ça ne doit pas être très différent car je pense que la pierre était beaucoup plus lourde. Au niveau de la densité, c’est peut-être la même famille. Tout dépend du critère que l’on prend, en fait. La reconstitution est peut-être juste si l’on se fie à d’autres critères. Allez savoir… Tout est question de perspective. En fait, ces erreurs m’amusent beaucoup.

NE : Vous aimez les multiplier.

JMA : J’aime les multiplier ! Et puis dans ce cas précis, ça permet de sortir par hasard de quelque chose qui risquait d’être esthétiquement trop agréable. Dans cette version, le cube de béton est tellement grand que la pièce paraît disproportionnée. Du coup, elle n’est pas forcément élégante malgré l’élégance des objets individuels qu’elle comporte ; tout au moins, ceux de gauche. Il y a quand même quelques liens qui établissent une relative cohérence : la table est carrée ; le béton forme un cube, etc. Une autre pièce un peu plus loin – une création pour le Mamco – joue un peu la même partition puisqu’elle est composée de la même façon (sans couture !) avec trois objets. Elle est constituée d’un cerveau géant (l’agrandissement d’un cerveau humain en verre) et de deux pierres que l’on a empruntées au Museum d’Histoire Naturelle (une géode d’améthyste géante et une bombe volcanique). Ce qui me semble intéressant avec ces pièces, c’est que l’impulsion allégorique y est très activée. Elles paraissent mettre en œuvre la paraphrase de quelque chose, sans que la teneur exacte de cette paraphrase soit déterminée. Ce qui joue ici en notre faveur, c’est le mythe du geste de l’artiste, de la main de l’artiste.

NE : L’histoire de l’art ?

JMA : Oui. Cette chose qui joue hors champ et qui charge de sens, sans que l’on sache très bien comment, chacun de nos gestes ! Tout le monde semble désirer que l’objet d’art soit pérenne et inviolable ; cela conduit à accorder encore une importance parfois exagérée au point de vue de l’artiste en dépit de toutes les tentatives déconstructrices des trente dernières années. Le point de vue du curator, du critique ou du regardeur n’a pas moins de valeur que celui de l’artiste. Après tout, ce sont sans doute les faiblesses (naturelles, humaines) conjuguées des uns et des autres qui font l’art.

Au Mamco (Genève), le 18 octobre 2006.

[1]Du 18 octobre 2006, jusqu’au 21 janvier 2007, le Mamco consacrait la quasi-totalité de sa surface à l’œuvre de John Armleder. Sur près de 3 000 mètres carrés (soit près de 80 % de la surface totale du musée !), « Amor Vacui, Horror Vacui » déployait des œuvres réalisées sur une quarantaine d’années (des pièces nouvelles aussi bien que des incunables des années 70 et 80 rarement exposés) pour composer par mashup une sorte d’œuvre globale, datable du jour du vernissage. Cette exposition se prolonge en partie sous le titre “Un sur quatre”, jusqu’au 6 mai. Y seront encore visibles, la grande installation Everything, la pièce Volte, les éditions rassemblées par le Cabinet des estampes et une salle entièrement nouvelle.[2] Voir à ce sujet le livre magnifique de Lionel Bovier et Christophe Chérix : L’irrésolution commune d’un engagement équivoque, (Ecart, Genève 1969-1982), mamco et Cabinet des Estampes, Genève, 1997.[3] Tout ceci se joue alors que John M Armleder vient de s’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf pour suivre les cours de Joseph Beuys. Il devra y renoncer. Plus tard, lorsqu’il rencontrera Beuys, John lui racontera sa mésaventure de l’année 68. Pour plaisanter, il lancera même une boutade, en expliquant au maître allemand que tout cela n’est pas très grave puisqu’il a finalement eu le temps d’étudier à loisir son esthétique en prison ; lieu où dominent les tonalités grisâtres et brunes normalement chéries par le maître allemand. Il paraît que la boutade n’a guère fait rire Beuys (et qu’elle a même carrément jeté un froid !) mais que Warhol, lui, s’en est par la suite délecté. C’est de cette époque carcérale que date une proto-Furniture Sculpture (que présente le Mamco) réalisée avec des compagnons de chambrée. L’œuvre constituée de parapluies, de tables et d’épluchures d’orange, véhicule un étrange parfum surréaliste.

[4] Zakk Wylde a longtemps joué avec Ozzy Osbourne. Il est connu pour son utilisation de la guitare Gibson Les Paul Custom ; une guitare facilement reconnaissable par son motif de cible.

Nicolas Exertier, "Amor Vacui, Horror Vacui" (Entretien avec John Armleder). Première publication dans Art Présence, n°60, octobre-novembre-décembre 2006, pp.2-19

© Nicolas Exertier